Plages et abris-pêche, points de départ pour fugues

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Boualem Belhadri

Selon les propos d’un président d’une association écologique, un groupe de lycéens est parti en excursion, pour visiter le port de Bouzedjar, il y a une dizaine d’années environ.

C’était à l’occasion des vacances du printemps, ceux qui ont été choisis parmi les apprenants sont les meilleurs élèves, ayant obtenu de bonnes notes au premier semestre. Le responsable de l’Entreprise de Gestion du Port de Pêche les attendait ce jour-là avec des agents auxiliaires.

 A cette époque, le phénomène de l’émigration clandestine n’était pas aussi important et ne présentait pas un réel danger comme aujourd’hui.   Quand le bus est arrivé au port et pris position, où il devait garer selon les recommandations données par l’agent de sécurité, les élèves pleins de vitalité et de vigueur et pressés de découvrir le port et la mer commençaient à descendre, avant même que le bus ne s’arrête complètement.

Dans le bassin, il y avait un bateau de pêche en position de stationnement au quai. Avant même de faire les présentations les visiteurs courraient en direction du navire de pêche. Une peur  bleue saisit le président de l’association et le responsable du port.

Du haut de la cabine, les apprenants répétaient en chœur, une chanson, dont le début est «Ya harragas, yababour, yaisbania yaitalia .»

Ce ne sont pas uniquement les garçons qui chantaient cette strophe, mais aussi les filles qui savaient harmoniser les voix, alors que les vagues douces et peu agitées les accompagnent avec un refrain mélodieux. Cela rappellent les grands matelots aguerris et prêts à prendre le large vers une destination lointaine. Et pourtant, ces jeunes sont la crème du lycée et l’avenir est devant eux pour réussir.

Oui, comme dirait mon père que Dieu ait son âme en Son Vaste Paradis : « il y a des temps, où le savant reste inquiet et le sage pensif et indécis. » Cette année une première vague de harragas, de la ville d’El Amria a réussi «l’exploit».

C’est ce «fait d’armes» qui a incité et qui continue de provoquer une envie inqualifiable et suscite un engouement auprès de leurs semblables qui n’écoutent que ces voix captées pas très nettement de l’autre rive de la Méditerranée et des environs de l’île ibérique. Tous les autres appels de sages, de psychologues, de sociologues, d’ulémas et de rescapés n’étaient pas en mesure de persuader du danger et risque majeur de vouloir tenter l’exil, ceux qui désiraient faire la «Hadda» comme disent les Oranais en dialecte. Ces derniers temps, le langage des harragas a pris une autre forme plus expressive, mais aussi dangereuse, Ils disent : «Yakoulna el hout, ou ma yakoulnach eddoude .» Ceux qui savent décrypter comprennent que nos jeunes, du moins, ceux qui tentent de fuguer sont complétement orientés par une autre boussole, celle de partir, peu importe les moyens à mettre, pour atteindre l’autre rive et advienne que pourra. Le malaise est beaucoup profond, estime un jeune diplômé, rencontré, en marge de la journée d’étude et de sensibilisation relative à l’émigration clandestine, une journée tenue avant-hier, à la Maison de la Culture, d’Aïn Témouchent, par la Coordination Nationale de la Société Civile (CNSC). Les chiffres qui montent crescendo, d’année en année de ceux qui s’entêtent à vouloir tenter leur chance pour arriver. Et ce courant dirait-on est au-dessus de tous les autres courants qui militent individuellement ou collectivement, pour atténuer de l’onde de choc de ce fléau qui a contaminé, l’ensemble de la société, tous pans , âges et sexes  confondus, fait remarquer un autre participant. Ce que doivent savoir aussi les organisateurs est que le littoral d’Aïn Témouchent, ses criques, ses plages, ses zones d’échouage, ses abris de pêche et ses ports sont devenus les sites privilégiés des passeurs, pour organiser les voyages de la mort à partir de ces sites. Au début, quand le phénomène a commencé les sites marins étaient consacrés au niveau de Bouzedjar, Rechgoun et Beni Saf. Aujourd’hui, les 19 plages en plus d’une dizaine de criques et zones d’échouage sont devenues des points de départ des voyages périlleux des harragas. Ce ne sont pas uniquement les candidats d’Aïn Témouchent qui veulent fuguer, mais les passeurs les recrutent de toutes les wilayas. C’est un véritable réseau national qui est en liaison. «Peut-on surveiller 80 km de côte, » se demande un parent d’un fugueur actuellement en Espagne ?» Une question que l’on connaît, mais qui n’est pas soulevée, car le problème ne concerne pas la wilaya d’Aïn Témouchent, mais il est vécu tout le long de la côte, longue de 1400 km. En mois de 06 mois les Gardes-côtes de la wilaya d’Aïn Témouchent ont fait échouer une dizaine de tentatives d’émigration clandestines. Bouzedjar, Madagh, Beni-Saf et Rechgoun sont les sites par, où les passeurs n’ont pas pu organiser «la Hadda». En 48h, le mois passé les Gardes-côtes  d’Oran et d’Aïn Témouchent ont appréhendé en une nuit 03 embarcations, totalisant 46 harragas, dont des femmes et des  enfants. L’Algérie est dans une situation peu enviable sur ce plan précis. Et seule une sortie de crise économique est en mesure de régler les problèmes à connotation socio-politique. C’est-à-dire, la démocratisation de la vie politique à même  de redresser les choses, en commençant par le retour de la confiance des jeunes envers leur pays.