Après le départ d’Ahmed Wahbi, Ali el Kahlaoui, Ahmed Saber, Med Raouf Ikkache connu sous le nom artistique de Hdidwane, le 21 mai 2005 est une date à marquer d’une pierre noire, le jour où la scène artistique de la chanson oranaise a perdu en Sabah Es-Saghira une icône dans ce genre musical que les adeptes d’el « wahrani » adoraient,
La chanteuse est née le 11 août 1952 au quartier de Gambetta, dans la périphérie d’el Bahia, Wahran. De son vrai nom Fatima Bentabet, elle est l’aînée d’une famille qui compte deux garçons et trois filles. Elle gravit les échelons de notoriété et à l’âge de 14 ans puisqu’ en 1967, trop grande pour son âge, adolescente diriez-vous, elle était prédestinée pour le métier d’enseignante de langue arabe, son talent fut découvert par un proche parent de la famille qui la propulse au firmament de sa carrière artistique et lui donne un nom dans ce milieu de l’art. Et Krim el Houari lui fait composer la chanson « El Khoumri », un tube qui fait fureur dans les années des cassettes audio et des disques du vinyle et Sid Ahmed, professeur de musique qui l’a connue, nous dira à son sujet : «C’est une chanteuse pas comme les autres, elle possédait une voix envoûtante, ce qui la distinguait des autres artistes de son époque. Blaoui Houari y est pour quelque chose dans cette ascension fulgurante, épris de ses capacités vocales et demanda à Fatima de chanter des chansons orientales et elle interpréta à merveille, nous dit-il, une chanson de Sabah la Libanaise, d’où le sobriquet de Sabah Essasghira, un nom artistique qu’elle gardera jusqu’à la fin de ses jours ».
La chanteuse était très timide et réservée, même malade elle se murait dans son silence face à l’indifférence des uns et le mépris des autres, sa souffrance grandit de jour en jour et fait face toute seule à la méchante maladie qui la dévorait de l’intérieur et ça se voyait aussi de l’extérieur, sa carrière artistique était très riche tant son répertoire l’était aussi, elle qui remplissait durant les concerts et les galas organisés ici et là en Algérie, avec Dhjahida, Cherigui Abdelkader,Yousfi Tewfik et les autres de sa génération ou plus jeunes qu’elle. Sabah interprétait merveilleusement bien des reprises de chansons marocaines d’Abdelwahab Doukali et Abdelhadi Belkhayat. La jeune Fatima se fait un nom d’année en année et eut un immense succès avec le public qui voyait déjà en cette jeune fille une future grande chanteuse.
En 1969, alors qu’elle n’avait que 17 ans elle fit partie de la chorale de la RTA durant une seule année et fit aussi du théâtre nous rappelle Sid Ahmed, car elle voulait exceller en solo et elle a eu ce qu’elle voulait.
De retour à Oran, elle s’inscrit au conservatoire où elle fait du solfège (1970-1972). Encouragée par des grands noms de la chanson comme Ahmed Wahbi et Blaoui el-Houari, la remarquent en dépit de son jeune âge. Ces deux grands maîtres de la chanson oranaise, subjugués par le timbre de la voix de la jeune chanteuse, l’aident beaucoup à se frayer un chemin dans son parcours artistique car ils croyaient dur comme fer en ses aptitudes pour lui prédire un avenir radieux dans le domaine de la chanson dont elle fit les premiers pas sous la direction de Wahbi, Saïm El Hadj et de Hadj Maghni qui ont fait émerger des voix prometteuses de la chanson oranaise comme Malika Meddah, Rahal Zoubir, Houria Baba, Souad Bouali Baroudi Bakhada, Boudi Ali, Samia Bennabi pour ne citer que ceux-là. Sabah Saghira gagnera ses lettres de noblesse avec sa voix suave. Ayant foulé dans sa tendre enfance les planches du théâtre, Sabah fit du cinéma dans le rôle d´une jeune chanteuse débutante en 1975 dans le film intitulé « Les marchands de rêves » de Med Ifticène qui connut un grand succès auprès du public aux côtés d’un grand du cinéma algérien Sid Ali Kouiret. Sabah mais dans un autre film «El Massir» (le destin) de Djamel Fezzaz, avait une énergie débordante. Elle avait chanté pour les travailleurs et avait bercé les enfants des écoles et les militaires du service national. Elle a chanté à l´étranger.
Quelques années avant sa mort, car elle se savait atteinte d’une maladie qui ne pardonne pas, elle a perdu de sa verve pour se retrouver clouée seule dans des lits d’hôpitaux entre les séances de chimiothérapie et de radiothérapie à l’hôpital d’Aïn Naâdja et ses allers et retours incessants entre Oran et Alger et ses déboires d’hébergement dans la capitale pour les besoins de sa thérapie lourde. Elle souffrait en silence. Elle s’est éteinte, laissant la scène oranaise à la recherche d´une voix qui pourrait reprendre le refrain interrompu célèbre de ses tubes. Sabah Saghira est décédée le 21 mai 2005 à l’âge de 53 ans. Nous rendons ici l’hommage qui sied à la chanteuse. Le soir où l’on commença à murmurer sa mort, tout ce qu’on sait, tout ce qui est vrai, c’est que l’amour ne meurt pas. Le sien résonne en ses fans, comme Kader qui nous explique qu’il lui a écrit une lettre. Il nous dira en nous montrant la lettre qu’elle lui a écrite en réponse en langue arabe châtiée et une photo dédicacée qu’il garde toujours dans ses souvenirs d’enfance. Son chant déraisonnable, résolu, absolu la caractérisait. Il faut reprendre la longue route qui l’a menée jusqu’à la chanson, jusqu’au bout, mal et joie de vivre mêlés. Refaire la traversée des embûches, le détour des errances et elle est morte et sa carrière artistique sombre déjà dans l’oubli, elle qui a voulu, de son vivant, nous rappelle Sid Ahmed, mener cette action parce qu’elle était morbide. Elle haïssait la mort mais acceptait le sort de sa destinée, sa foi en Dieu était inébranlable et les derniers moments de sa vie, elle n’avait qu’un seul désir, accomplir une Omra aux Lieux Saints de l’islam mais la maladie a eu raison d’elle. Parce que le goût de la vie la faisait agir. L’on a toujours en mémoire le triste sort réservé par la vie à la défunte Souria Kinane, décédée en Espagne, mais surtout son mari qui a failli finir sa vie en SDF après avoir été recueilli dans une structure sociale à Oran, mais fort heureusement que son cas a été pris en charge par les responsables locaux de la wilaya et ses amis proches qui lui sont restés fidèles et c’est tout à leur honneur d’avoir sauvé ce compositeur des griffes de la malvie. Une artiste de grand talent qui a donné le meilleur d’elle-même à la musique algérienne, partie sur la pointe des pieds sans crier gare, oubliée par les uns et marginalisée par les autres, un sentiment de frustration qu’elle porte dans sa tombe. Et la liste des artistes morts dans l’indifférence est longue, gravement malades et sans ressources.